BINGO! Quel terroriste d’ultragauche es-tu ?

50 questions que la DGSI pose en garde-à-vue antiterroriste.

Il y a deux ans, le Ministère de l’Intérieur orchestrait l’opération antiterroriste du 8 décembre 2020, en pleine mobilisation contre deux lois extrêmement liberticides : sécurité globale et séparatisme. Le gouvernement se vantait alors d’avoir « neutralisé » des « activistes violents d’ultragauche » qui auraient eu pour projet de « s’en prendre aux forces de l’ordre ».

Ces camarades virent la DGSI et ses petits soldats du GAO et du RAID les arracher à leur sommeil. Viseurs laser pointés sur elleux, menottes, sac sur la tête, iels étaient embarqué.es dans des fourgons banalisés en direction des sous-sols de la police antiterroriste parisienne afin d’y être séquestré.es pendant plus de trois jours d’interrogatoires. Cinq d’entre elleux furent incarcéré.es pendant de longs mois, avec tout le panel des mesures « antiterroristes » appliquées en prison.

Voilà donc deux ans que le spectre du « terrorisme » politique de gauche a donc refait son apparition dans le spectacle sécuritaire.

Suite au meurtre ciblé de trois camarades kurdes à Paris ce 23 décembre 2022, c’est avec écœurement que nous avons entendu Ducont-Moretti affirmer sans honte que « le racisme n’est pas une idéologie » et que l’auteur de ces crimes ne pouvait donc pas être poursuivi pour « terrorisme ».

Le gouvernement rappelle encore une fois ô combien l’antiterrorisme est un outil de répression des idéologies subversives (qu’elle soient fascistes ou révolutionnaires), et ô combien le racisme est compatible avec l’ordre républicain.

L’adhésion présumée à certaines idées de nos camarades du 8/12 tient une place centrale dans l’accusation qui leur est faite. De la DGSI au PNAT, la criminalisation de leurs engagements politiques est l’axe principal permettant d’alimenter une présomption de culpabilité qui semble se suffire à elle-même. Ce degré extrême de répression des idées révolutionnaires a pour objectif de purger la société de ses éléments contestataires afin d’imposer un régime néo-fasciste. Des pans de plus en plus larges du mouvement social sont visés par les dispositifs antiterroristes : black blocs, écologistes, anarchistes, grévistes, (pro)kurdes, journalistes d’investigation, etc.

Voilà pourquoi il nous a semblé important de vous partager ces 50 questions qui ont été posées par la DGSI aux inculpé.es lors des gardes-à-vue à Levallois-Perret entre le 8 et le 12 décembre 2020.

True Story.
#FuckDGSI

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ALORS, QUEL TERRORISTE D’ULTRAGAUCHE ES-TU ?
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« De fait, l’ultragauche est multiple et protéïforme »
Parquet National Anti-Terroriste

L’« ultragauche » est une construction policière qui a pour intérêt d’englober pêle-mêle la multitude des luttes sociales qui échappent au contrôle électoral, associatif et syndical. Le PNAT considère que la menace d’ultragauche se dissimule dans un vaste panel de lieux et de pratiques. Pratique !

Dans ses réquisitions de novembre 2022, le PNAT associe à une « menace terroriste » :

☠ « un certain nombre de maisons d’édition » (La Fabrique, Agone, Entremonde, Libertalia, etc.)

☠ « une myriade de sites internet » (Lundi Matin, Attaque, Chronique de la guerre sociale en France, La Horde, Paris Luttes Info, La Bogue, IAATA, ect.)

☠ « un militantisme non-violent » (tractage, organisation de concerts, collage, graffiti, piquets de grève, soutien logistique à des grèvistes et des ressortissants étrangers, etc.)

«certains espaces de rencontres » (bars associatifs, clubs de sport, centres sociaux, collectifs d’habitants, librairies, squats, etc.)

« certains espaces ruraux désertés » (Cévennes, Corrèze, Ariège, Tarn, Ardèche, Dordogne, etc.)

« les dégradations de biens privés ou publics » (champs OGM, caméras de surveillance, antennes relais, armoires de fibre optique, banques, multinationales, véhicules de gendarmerie, etc.)

« l’occupation illégale de lieux » (squats, occupations, ZADs, etc.)

« des actions coup de poing » (attaques de permanences de partis, affrontements avec des militants d’extrême-droite, black bloc, actions de solidarité internationale, etc.)

Il peut y avoir plusieurs manières de réagir face à une GAV antiterroriste. La plus recommandée est d’exercer son droit à garde le silence. Cependant, vu la « gravité » des soupçons qui pèsent sur toi, ta non-collaboration sera considérée comme un aveu de culpabilité, ou une « preuve » que tu es un.e militant.e aguerri.e. Tu iras probablement en détention provisoire, mais ta défense sera plus « facile ».

Une fois le dossier entre tes mains, tu sauras à quoi t’en tenir.

Les conditions d’une GAV antiterroriste sont particulières : privation sensorielle et temporelle, interrogatoires très intensifs (entre 300 et 800 questions), instabilité émotionnelle due à l’arrestation spectaculaire, menace d’une peine de prison démesurée, techniques de manipulation des enquêteur.ices, etc.

Il n’y a pas de honte à craquer, pleurer, répondre aux questions, etc. Ce sont des professionnels qui ont accumulé des décennies d’expériences pour « faire parler » leurs suspects. Mais il ne faut jamais oublier : chaque question (même anodine) a pour objectif que tu t’incrimines toi-même ou que tu incrimines d’autres personnes. Les agents te mentiront aisément.

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POUR S’ARMER FACE À LA GARDE A VUE
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« Comment la police interroge et comment s’en défendre » du Projet Évasions
Disponible en téléchargement sur le site: https://projet-evasions.org/

« Petit manuel de défense collective: de la rue au tribunal » de Riposte Collective
Disponible sur le site: https://infokiosques.net/

Que sait-on de la nouvelle affaire de terrorisme contre des antifascistes à Tioumen ?

Initialement paru sur l’Anarchist Black Cross Moscow le 22 octobre 2022 et traduit par Le Monde Libertaire.
 
Au début du mois de septembre, un tribunal de Tioumen a arrêté six antifascistes, dont le plus jeune a 23 ans et le plus âgé 28 ans. L’une des personnes arrêtées est accusée d’avoir organisé un groupe terroriste, les autres de participation. En outre, deux des accusés dans cette affaire sont accusés de fabrication d’explosifs. Depuis, trois des accusés ont fait état de tortures par chocs électriques. Les proches des personnes arrêtées craignent qu’une affaire soit en train d’être montée de toutes pièces contre les jeunes hommes, comme dans l’infâme affaire Network, dont les accusés ont été condamnés à de longues peines de prison grâce à une accusation de terrorisme.

Nous portons à votre attention la traduction de l’article de la BBC.

Le dernier jour de l’été, les forces de sécurité russes ont procédé à une série de détentions à Lekaterinbourg et Sourgout. À Lekaterinbourg, ils ont arrêté Yuri Neznamov (27 ans) et Danil Chertykov (28 ans). À Sourgout – Nikita Oleinik (27 ans) et Roman Paklin (25 ans). Tous les quatre ont été arrêtés à peu près au même moment, le 31 août à 23 heures.
Après leur détention, tous les quatre ont été transférés à Tioumen. Bien qu’ils aient été détenus le 31 août, le tribunal de première instance s’est tenu le 7 septembre. Le tribunal central de Tioumen a arrêté les quatre personnes jusqu’au 30 octobre. Le service de presse du tribunal n’a pas répondu à la question de savoir de quoi sont accusés exactement les détenus de Sourgout et de Lekaterinbourg.
« Les gars viennent de différentes régions, ils se rendaient visite et allaient à des concerts. Ils avaient beaucoup de choses en commun. Entre eux, ils avaient des opinions antifascistes« , raconte une connaissance de Yuri, qui a requis l’anonymat.
Neznamov – un designer indépendant, intéressé par la modélisation 3D – a été détenu à Ekaterinbourg dans un appartement loué. Comme l’a écrit son cousin Aleksey sur « VKontakte« , des personnes en civil se sont présentées à son appartement, ont procédé à une fouille sans témoins (elles ont confisqué du matériel et quelques objets, mais n’ont rien trouvé d’illégal, selon son cousin), puis « l’ont maîtrisé et emmené vers une destination inconnue« .

Peut-être qu’ils vous ont relié à quelque chose ?

Les proches ne savaient pas où il se trouvait. Le 2 septembre, son père a déposé une déposition pour personne disparue. « Et ce n’est que le 6 septembre qu’il a été informé que des agents du FSB [note] avaient emmené Yuri à Tioumen » – écrit le cousin de Neznamov.


Neznamov

Le 9 septembre, plusieurs jours après les arrestations, l’avocat Fyodor Akchermishev a rendu visite à Neznamov dans la prison de Tyumen. Ils leur ont accordé 35 minutes d’entretien. « Tout en comprenant que les accusations seront absurdes, je lui ai demandé ce qu’il avait à dire concernant les accusations. Il a répondu qu’il n’avait rien à voir avec elles. Il ne sait pas exactement de quoi on l’accuse, il n’a aucun document, je n’ai aucun document non plus« , a déclaré l’avocat à la BBC.
Pendant l’entretien, il regarde Neznamov et voit sur son coude gauche deux marques de choc électrique. « Je lui demande : « Ils t’ont, peut-être, connecté à quelque chose ? » Il a répondu qu’il ne s’en souvenait pas », – se rappelle Akchermishev.
Mais pendant l’entretien avec l’avocat, Neznamov a fourni une description écrite détaillée des tortures (la BBC en a une copie). Comme il l’a raconté, ils l’étouffaient avec un sac, lui versaient de l’eau dans le nez et la bouche, lui attachaient les pieds et les mains et le torturaient avec des chocs électriques.
« Ils ont mis quelque chose d’humide dans une de mes baskets, ont attaché quelque chose à mon dos et ont ensuite libéré le courant électrique. Je ne peux pas vous dire combien de temps cela a duré, car cela m’a semblé une éternité. Je leur ai également dit toute la vérité, en la complétant par des mots qu’ils voulaient entendre, pour que cela cesse. Je n’ai jamais ressenti une telle douleur dans ma vie« , – a-t-il écrit.
En outre, selon ses dires, ils m’ont présenté « quelque chose dans les mains« , pour y laisser ses empreintes digitales : « Ils menaçaient de poser des explosifs chez mes proches, avec mes empreintes dessus« .

BBC Russian Service a envoyé une demande au département du ministère des affaires intérieures (MIA) de Tioumen et attend une réponse.

L’avocat de Neznamov, Akchermishev, a déposé une plainte auprès du Comité d’enquête de Tioumen, concernant l’utilisation de la torture contre son client. Le dossier, signé par la petite amie de Neznamov, demande que les « officiers de police et/ou du FSB » impliqués dans l’organisation et l’exécution directe des actes de torture par chocs électriques, ainsi que l’officier qui a fait signer des documents à Naznamov, soient traduits en justice, en vertu de la partie 4 de l’article 286 du Code pénal (abus de fonction avec utilisation de la torture).

« Les tortures par chocs électriques sont pratiquées pour couvrir le manque de professionnalisme et obtenir des aveux de crimes que la personne n’a pas commis » – est-il écrit dans le document.

Ils ont monté une affaire, similaire à l’affaire « Network ».
Des tortures par chocs électriques ont déjà été rapportées par trois accusés de cette affaire, mais seul Neznamov a été interrogé par un avocat. Roman Paklin a dit à sa mère et à sa petite amie qu’il avait également été torturé par des chocs électriques. Après les tortures, il ne pouvait plus sentir son bras et a commencé à ressentir des douleurs au cœur, – a déclaré un ami à lui à la BBC.
Oleinik a également informé ses proches, par l’intermédiaire d’un avocat, qu’il avait été torturé. « Il a été torturé exactement de la même manière que Neznamov. Il y avait des informations sur le waterboarding [note], les chocs électriques. Ils lui ont mis un sac sur la tête, et pendant quelques jours, il ne pouvait rien voir et ne comprenait pas où il était« , a raconté sa petite amie.
Danil Chertykov a également informé ses proches que des pressions avaient été exercées sur lui, mais n’a pas précisé de quel type. Le 19 septembre, l’avocat Andrey Bekin lui a rendu visite en prison. Chertykov lui a raconté qu’il avait été battu pendant la capture et dans le cabinet, et qu’il avait également été forcé de signer des documents. En cas de refus de signer, il était « puni » en faisant des squats [note] – la nuit de sa détention, il a fait environ 400 squats, a-t-il dit à son avocat. Selon ses dires, les forces de sécurité lui donnaient des coups de pied dans les jambes et le menaçaient de violence contre ses proches, sa mère et sa petite amie.


Danil Chertykov

« Ils disaient : Fais attention, on peut te mettre dans notre prison, pour te faire assoir dans ton propre sang, ta merde et ta pisse« . « En l’amenant à la police, ils l’ont allongé sur le sol entre des sièges et ont mis leurs pieds sur son dos, en appuyant sur sa tête avec leurs bottes sur le sol. Dans le bureau, lorsqu’ils frappaient Danil, il entendait les cris de Yuri, torturé derrière le mur – les officiers riaient des cris et disaient à Danil que s’il ne signait pas ce qu’ils voulaient, ils l’emmèneraient au même endroit » – les amis des accusés rapportent les paroles de l’avocat.
Selon eux, l’avocat de Chertykov a l’intention de déposer une plainte auprès du Comité d’enquête sur l’utilisation de la torture.
Selon Chertykov, à la suite de tortures et de menaces, il a été obligé de reconnaître « ce qu’ils ont demandé » et qui, selon ses dires, ne correspond pas à la réalité.
« Ils ont monté une affaire de terrorisme contre six personnes, dont mon cousin Yuri Neznamov, très similaire à la célèbre affaire Network« , conclut Aleksey Neznamov.
Les accusés de l’affaire Network ont été condamnés à de longues peines de prison – de 5,5 à 18 ans – pour avoir organisé un groupe terroriste et y avoir participé. Selon les accusés, cette organisation n’a jamais existé et l’affaire a été entièrement fabriquée par le FSB.
Presque tous les accusés de l’affaire du Network ont déclaré avoir été soumis à des tortures, à la suite desquelles ils ont dû s’incriminer eux-mêmes et s’accuser mutuellement. Quatre accusés ont déclaré que les forces de sécurité les avaient torturés à l’aide de décharges électriques, afin d’obtenir le témoignage souhaité. Presque tous les accusés se sont ensuite rétractés sur leurs témoignages.

Le début de l’affaire Tioumen.
Le 30 août, un jour avant les arrestations à Sourgout et Lekaterinbourg, les forces de sécurité de Tioumen ont arrêté Kirill Brik (24 ans) et Deniz Aidyn (23 ans). Selon le dossier de l’affaire, ils ont fabriqué un explosif artisanal et se sont dirigés vers la zone de la centrale thermique 2 (TPP) de Tioumen, à la périphérie de la ville, afin de trouver un site approprié « pour la réalisation d’explosions dans un site forestier« .


Deniz Aydin

La petite amie d’Aidyn, Diana, pense que la police a pris les jeunes hommes pour des toxicomanes et a donc décidé de vérifier leurs téléphones. « Il est très probable qu’ils les aient pris, lui et Kirill, pour des consommateurs de drogue. Il y a généralement beaucoup de dealers dans la zone de TPP-2. Ils ont vérifié leurs téléphones, et ont alors trouvé qu’ils étaient abonnés à de nombreuses chaînes antifascistes sur Telegram. Et ils les ont embarqués » – a-t-elle supposé en parlant à la BBC.
Selon les enquêteurs, lors de l’arrestation, la police a trouvé sur Brik et Aidyn une matière explosive d’une masse de 312,13 grammes et deux détonateurs. Le 2 septembre, le tribunal du district central de Tioumen les a arrêtés en les accusant de fabrication d’explosifs artisanaux en réunion, par entente préalable. La peine prévue par cet article est de 10 à 15 ans d’emprisonnement.
Selon Diana, le 30 août vers 21 heures (c’est-à-dire environ une heure après l’arrestation effective d’Aidyn et de Brik), elle avait prévu de rencontrer Aidyn dans le centre de Tioumen. Après l’avoir attendu en vain, elle a commencé à s’inquiéter et est rentrée chez elle, en espérant que son « téléphone était tout simplement « mort »« . À l’entrée de la maison où Diana et Aidyn louaient un appartement, les forces de sécurité l’attendaient : « Ils m’ont également arrêtée à l’entrée et m’ont expliqué que mon petit ami et son ami Kirill Brik étaient soupçonnés de fabriquer des explosifs« .
Après sa détention, selon ses dires, elle a été amenée au département de lutte contre le crime organisé de la police de Tioumen. Des officiers de ce département ont participé à sa détention, a-t-elle ajouté – « ils nous ont montré leurs badges« . La petite amie de Kirill y a également été amenée. La BBC n’a pas réussi à établir un contact avec elle.
Dans le bureau, raconte Diana, les agents « essayaient de manière agressive de l’impliquer à l’affaire » : « Ils ont immédiatement commencé à lancer des phrases fortes, comme « nous t’avons sauvé la vie », avec l’arrestation des gars, et qu’ils voulaient « me faire sauter » le 1er septembre. »
Le jour suivant, le 31 août, ils ont fouillé leur appartement. Cela a été réalisé en présence d’Aidyn. À ce moment-là, Diana se trouvait au poste de police. Selon elle, elle a été libérée après la perquisition.
Pendant la perquisition, ils ont confisqué un fusil de chasse Saiga [note] , que, selon sa petite amie, Aidyn possédait légalement et avait tous les documents requis.
Ils ont également confisqué du matériel, un drapeau de la Sibérie (drapeau blanc-vert de la République sibérienne non reconnue de 1918) et des livres : « La révolte des masses » du philosophe espagnol Jose Ortega y Gasset, des ouvrages des anarchistes russes Bakounine et Kropotkine et un livre sur la révolution espagnole, dont Diana ne se souvenait plus le nom.
La maison de Brik a également été fouillée, mais la BBC n’a pas pu trouver d’informations sur ce qu’ils ont confisqué. « Ces jours-ci, j’ai parlé avec la petite amie de Kirill, et elle m’a dit qu’ils avaient une petite réserve – 15 à 20 000 roubles – et qu’après la perquisition, elle ne l’a pas retrouvée« .


Kirill Brik

Dès l’arrestation d’Aidyn, ni ses parents, ni Diana n’ont réussi à lui parler. Ils ne se sont pas rendus au tribunal des affaires pénales, car ils ne savaient pas qu’il aurait lieu. Son avocat a refusé de parler à la BBC.
Aidyn et Brik sont antifascistes et musiciens. Brik travaillait comme mécanicien automobile. Aidyn, selon les histoires de sa petite amie, « travaillait dans des mariages, comme chargeur et dans d’autres endroits, il n’avait pas de travail officiel« .
Aidyn jouait de la guitare dans le groupe local de hardcore Siberian Brigade, ainsi que dans le projet black metal Rasputin. « Deniz jouait dans de nombreux groupes. C’est un guitariste virtuose qui a une grande oreille pour la musique, c’est pourquoi il était assez populaire. Brik a un projet expérimental solo, « m6th – grindcore numérique, noise ambient » – a raconté à la BBC un ami d’Aidyn et Brik qui a requis l’anonymat.
À la fin du mois de juillet, Aidyn était déjà accusé dans une affaire pénale, pour hooliganisme [note] . Selon ses amis, il a été attaqué par cinq hommes dans le centre de Tiumen. Afin de s’échapper, Aidyn a utilisé un pistolet traumatique [note] . Après cela, l’un des agresseurs s’est retrouvé à l’hôpital.
« Comme l’ont dit les policiers, le moment de l’attaque a été filmé par une caméra de vidéosurveillance. Denis s’est rendu à la police le même jour. Il n’y a pas encore eu d’audience sur cette affaire. L’avocat de Deniz prétend que l’affaire de hooliganisme devrait être requalifiée en légitime défense » – raconte son ami.
Selon lui, le cœur du conflit est qu’Aidyn, au début, a pris la défense de jeunes patineurs qui « étaient malmenés par cinq Azerbaïdjanais« . Après cela, il s’est battu avec l’un d’eux « d’un commun accord« , tandis que plus tard dans la journée, il a été attaqué par une foule à coups de pierres, « je suppose, par vengeance« .

« Activité destructrice »
Des amis des accusés arrêtés ont déclaré à la BBC que Nikita Oleinik, originaire de Sourgout, était accusé d’avoir organisé un groupe terroriste (première partie de l’article 205.4 du Code pénal, avec une peine de 10 à 15 ans de prison ou une peine de prison à vie), tandis que les autres membres du groupe étaient accusés d’y avoir participé (peine de 5 à 10 ans de prison).
La plainte pénale (disponible à la BBC) indique qu’Oleinik a « créé une association terroriste entre 2021 et février 2022″, étant « un opposant au pouvoir de l’État et à l’ordre constitutionnel de la Russie » et « avec l’intention de créer un groupe terroriste pour mener des activités terroristes« .


Nikita Oleinik

Dans ce groupe, selon l’enquête, Oleinik a impliqué Brik, Aidyn et Chertykov, ainsi que « d’autres personnes non identifiées par l’enquête« . Concernant les personnes arrêtées, Neznamov et Paklin, l’ordonnance ne dit rien.
L’enquête estime que Oleinik a organisé et tenu des réunions et des assemblées conspiratrices avec les participants du « groupe terroriste » dans les oblasts [note] de Tioumen et de Sverdlovsk, ainsi que dans la région autonome de Khanty-Mansi. Ces réunions, selon le document, avaient pour objectif de renverser le gouvernement par des moyens violents.
Selon l’enquête, Oleinik a exercé sur les participants du groupe une « influence et un lien de recrutement » et a mené une « activité destructrice » sur le territoire de la région autonome de Khanty-Mansi. Chertykov, sur ses instructions, a mené une « activité destructrice » dans l’oblast de Sverdlovsk, tandis que Brik et Aidyn se sont rendus dans l’oblast de Tioumen. La nature de cette « activité destructice » n’est pas précisée dans la décision d’ouverture d’une procédure pénale.
D’après l’enquête, Brik et Aidyn étaient responsables de la fabrication d’explosifs artisanaux – nécessaires à la conduite d’actes terroristes – ainsi que de la conduite directe de ces actes dans les trois régions où, supposément, le groupe était actif. En revanche, le document ne mentionne aucun des « actes terroristes » menés par les accusés dans cette affaire.
Chertykov – qui travaille comme vétérinaire -, selon l’enquête, a fourni aux participants du groupe des médicaments et des « articles hémostatiques« , « dont les participants du groupe pourraient avoir un besoin urgent lorsqu’ils commettent des crimes liés au terrorisme et des affrontements armés avec des représentants du pouvoir d’État« .
Le document ne dit rien sur la planification de crimes spécifiques ou d’ »affrontements armés » par les accusés. Mais l’enquête a conclu que les personnes arrêtées « étaient bien conscientes qu’elles étaient membres d’un groupe terroriste » et que les motifs d’engager des poursuites pénales sont suffisants.
Il convient de noter que la date figurant sur l’ordonnance est le 2 septembre, alors que tous les accusés ont été détenus les 30 et 31 août. L’affaire a été initiée par le département du MIA [note] de l’Intérieur de Tioumen.

« Je ne sais rien, je ne suis intéressé par rien, je n’ai entendu parler de rien »

Danil Chertykov est un vétérinaire. Il est spécialisé dans la chirurgie orthopédique. Avant son arrestation, il travaillait dans la clinique vétérinaire Vetpuls. Sur internet, on peut trouver de nombreuses critiques positives sur son travail. « Danil est l’un des meilleurs vétérinaires de Lekaterinbourg, il a une énorme clientèle » – nous a dit sa petite amie Alyona.
Les collègues de Chertykov sont au courant de la situation, s’inquiètent pour lui et ne croient pas à ce qui se passe, ajoute-t-elle : « Tout le monde l’aime beaucoup dans son travail« .
Chertykov a été arrêté alors qu’il sortait d’un restaurant à Ekaterinbourg avec sa petite amie et des amis. « Une foule de forces de sécurité nous a sauté dessus, en uniformes banalisés, sans insigne. Ils portaient des gilets pare-balles, des cagoules, des masques et des armes à feu. Ils étaient trop nombreux » – se souvient Alyona. Après cela, elle et Chertykov ont été emmenés dans différentes voitures civiles, le reste de ses amis n’ont pas été retenus. « Pendant l’appréhension, Chertykov a été battu » – ajoute-t-elle.
Dans la voiture, Alyona a essayé de mémoriser l’endroit où elle avait été emmenée, et a demandé des explications. « Ils étaient très grossiers avec moi : « tais-toi », « ça ne te regarde pas ». Ils ne m’ont jamais rien expliqué. Personne ne s’est présenté. Quand j’étais assis dans la voiture, j’ai essayé de mémoriser où ils m’emmenaient. Mais ils me disaient « Ne tourne pas la tête, sinon ça va être pire » – raconte-t-elle. Selon elle, ils lui tenaient la tête basse et la maintenaient dans cette position, de sorte qu’elle ne pouvait pas comprendre où elle était emmenée.
« [Dans le bureau] ils me demandaient : « Quelle musique est-ce que j’écoute ; quels livres est-ce que je lis ? Que pensez-vous de la situation politique actuelle en Russie ? Que pensez-vous de la situation en Ukraine ? Avais-je des sentiments ou des opinions anti-étatiques ? » Je répondais : « Je ne sais rien, je ne m’intéresse à rien, je n’ai entendu parler de rien » – raconte Alyona. Mais elle ne se souvient pas dans quel bureau elle a été emmenée.
Chertykov – comme il l’a dit plus tard à son avocat – a été interrogé au commissariat de police sur ce qu’il faisait à Sourgout et à Tioumen. « J’ai répondu la vérité, qu’à Sourgout j’étais pour les besoins de mon travail de vétérinaire. J’ai été invité là-bas pour mon travail. J’ai également dit que je n’étais jamais allé à Tioumen » – raconte-t-il.
Selon ses dires, dans le bureau, il y avait six personnes en civil et deux en « vêtements noirs spéciaux » et en cagoules. La réponse de Chertykov sur Sourgout et Tioumen ne les a pas satisfaits et avec les mots « tu mens » ils l’ont frappé au visage plusieurs fois – a-t-il raconté.
« Je leur ai dit qu’ils pouvaient vérifier les informations – contacter la clinique, vérifier les billets d’aéroport, qu’il y a des photos de moi avec les animaux que j’ai opérés. Une fois de plus, ils n’étaient pas satisfaits de la réponse et m’ont dit : « Rafraîchissons-nous la mémoire » et m’ont fait faire des abdominaux, tout en filmant tout sur une caméra de téléphone » – a raconté Chertikov à son avocat.


Danil Chertykov

Perquisitions et argent disparu.
La petite amie de Chertykov a été libérée du poste de police tôt dans la matinée du 1er septembre, tandis que pendant la nuit, alors qu’elle était toujours détenue, une perquisition a été menée dans leur maison (Chertykov et sa petite amie vivaient ensemble avec sa mère).
La fouille a été menée en présence de Danil Chertykov. Pendant la fouille, ils ont forcé la mère de Chertykov à signer des papiers vierges, raconte Alyona.
« Il y avait des hommes des forces de sécurité – ils ont dit qu’ils étaient des témoins. Elle [sa mère] leur a dit qu’elle ne signerait pas des papiers vierges. Ils lui ont dit de ne pas s’inquiéter car elle signait en présence de témoins, qui voyaient que les papiers étaient vierges. Ils ont commencé à lui mettre la pression. Elle a été réveillée au milieu de la nuit, a eu peur et a tout signé » – explique Alyona, ajoutant qu’après les recherches, 15 000 roubles manquaient.
La petite amie de Nikita Oleyinik parle également de l’argent manquant après les recherches. Selon elle, elle a découvert que 250 000 roubles d’économies manquaient dans leur coffre-fort.
Quand la police a commencé à frapper à la porte de leur appartement en criant « Ouvrez, police ! Ou nous allons casser la porte ! » Oleyinik a pensé que c’était une blague et l’a ouverte – elle raconte. « Je suis restée dans la pièce et j’ai vu comment il a été immédiatement jeté sur le sol. Ils m’ont fait sortir de la pièce et m’ont jetée sur le sol à côté de lui. D’après mes souvenirs, ils ne se sont pas présentés et ont commencé à demander à Nikita s’il connaissait des gens« . Elle ne se souvient pas des noms de ces personnes.
La police a alors commencé à fouiller l’appartement. Ils ont confisqué un pistolet traumatique et un fusil Saiga (selon sa petite amie, il était officiellement enregistré), une écharpe du club de football Spartak, « quelques ouvrages » et du matériel – ordinateurs portables et téléphones. « J’ai récupéré mon téléphone après quelques jours, le reste de l’équipement est parti à Tioumen. Ils ont aussi emmené la voiture de Nikita à la fourrière, en disant que c’était une preuve matérielle. Chevrolet Cobalt » – raconte sa petite amie.
Selon elle, Oleyinik a acheté le pistolet traumatique pour se défendre, alors qu’avec le Saiga il allait dans un champ de tir.
« Il apprenait à l’utiliser sur ce champ de tir. Les armes à feu étaient pour lui une sorte de divertissement, le simple fait de tirer sur des cibles était pour lui un loisir » – raconte-t-elle.


Nikita Oleinik

Le pistolet traumatique et le Saiga d’Oleyinik ont tous deux été achetés dans des magasins locaux. « Ce ne sont pas des armes de combat ; ce sont des armes civiles » – ajoute-t-elle.
Après la fouille, ils ont tous deux été emmenés dans des voitures civiles séparées.
Elle, comme dans le cas de Chertykov, Brik et les petites amies d’Aidyn, a été libérée le jour suivant. Mais, pendant la détention, lorsqu’elle a été amenée au service (elle ne sait pas lequel), elle dit avoir été « abordée grossièrement par deux hommes en civil et menacée pour la santé de Nikita« .
« Ils disaient qu’il serait tout cassé, qu’il aurait la tuberculose, etc. Ils menaçaient de lui faire beaucoup de choses désagréables » – raconte la petite amie d’Oleinik. « J’ai tout de suite compris qu’ils allaient le torturer« .

Les accusés se connaissent-ils ?
Nikita Oleinik est végétarien, il pratique la boxe et s’intéresse à l’histoire et à la photographie – raconte sa petite amie, qui a demandé l’anonymat à la BBC. Il étudiait la médecine et rêvait de devenir chirurgien. Cependant, il a dû abandonner ses études pour des raisons familiales.
Il n’avait pas d’emploi permanent et travaillait où il pouvait : assistant médical dans l’un des établissements médicaux de Sourgout, coursier, chauffeur de taxi, assistant-grutier.
Oleyinik et Roman Paklin – l’ami de Nikita depuis son adolescence – ont organisé à Sourgout une « bibliothèque publique libertaire« . Ils choisissaient eux-mêmes les livres – sur la politique, la philosophie et l’histoire des mouvements de libération – disent leurs amis. Selon l’un d’eux, Palkin travaillait dans l’industrie pétrolière, mais il ne sait pas à quel poste.
Diana, la petite amie d’Aidyn, a déclaré que lui et Brik « connaissent certainement les gars de Sourgout« . Elle-même ne connaît pas les gars arrêtés à Lekaterinbourg. La petite amie de Chertykov a déclaré qu’elle connaissait personnellement Neznamov, mais pas Brik et Aidyn de Tioumen. Par conséquent, elle ne pouvait pas dire si Chertykov les connaissait. Chertykov lui-même a dit aux enquêteurs qu’il avait vu Brik et Aidyn une fois dans sa vie – c’est ce qu’il a déclaré lors de l’entretien avec son avocat.


Yuri Neznamov

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Deniz Alattinovich Aidyn 1999 g.r.
Nikita Vitalevich Oleinik 1995 g.r.
Yuri Yevgenevich Neznamov 1995 g.r.
Danil Germanobich Chertykov 1994 g.r.
Nikita Vitalevich Oleinik 1995 g.r.
Roman Vladimirovitch Paklin 1997 g.r.
SIZO-1, ul. Yalutorovskaya d.42, 625000 Tyumen Russie

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Après les peines, l’heure du châtiment ?

APRÈS LES PEINES, L’HEURE DU CHÂTIMENT ?

« Le châtiment s’ancre dans l’histoire la plus archaïque de l’humanité, celle des terreurs suprêmes que les hommes ont traduites en dieux et déesses au cœur démoniaque. Pas une religion pour sauver l’autre lorsqu’il est question des supplices réservés aux damnés. »

« La Loi n’est pas l’expression d’une éthique quelconque : au service du pouvoir disposant
des plus grandes forces de coercition, elle n’existe que par la sanction. »

« Le discours sécuritaire sème le vent. Il récoltera des tempêtes sur des incendies. »

– — – — Pourquoi faudrait-il punir ? – Catherine Baker (2003) – — – –

 

Depuis plusieurs mois nous n’avons pas donné de nouvelles, profitant un tant soit peu d’un « répit » depuis la sortie de prison du dernier inculpé. Le temps de remettre un peu de sens dans nos vies, de continuer nos autres engagements militants, de souffler et de reprendre des forces pour différents projets. Reprendre pied, retrouver notre propre temporalité. Mais la répression revient toujours pour dicter sa marche : « toc toc, le procès, c’est pour bientôt ! ». Et là, de nouveau, tout s’accélère. Encore une étape atroce qu’il faudra passer, pour que « justice soit rendue », c’est à dire encore un déversement de violences judiciaires à l’horizon, dans lequel il faudra affronter la froideur robotique de magistrats désincarnés vivant dans leur réalité propre.

« L’idée d’une Justice qui rend le mal pour le mal ne peut mener qu’au mépris de toute justice » nous dit Catherine Baker, ajoutons que celle rendant le mal pour le bien mène à la nécessité de son abolition. La CEDH venant d’autoriser officiellement l’application d’une loi mussolinienne à l’encontre de Vincenzo Vecchi, condamné à 10 ans de prison ferme pour avoir participé à une manifestation de 300 000 personnes… il y a 21 ans. Il n’y a plus rien à sauver de ces institutions.

DES NOUVELLES DE LIBRE FLOT

Après le combat de Libre Flot contre ses conditions de détention inhumaines et injustifiées, ce dernier avait été libéré in extremis « pour raison médicale », alors au bord du coma après 36 jours de grève de la faim. Il y avait eu, le 4 avril 2022, une forte mobilisation internationale en faveur de sa libération.

Après avoir passé plus d’une semaine en service de renutrition, il s’est vu incarcéré à domicile, sous dispositif ARSE (Assignation à Résidence sous Surveillance Électronique), défini comme « une mesure de sûreté destinée aux personnes dont la dangerosité est attestée ». Cela fait environ 6 mois maintenant. Cette mesure s’accompagne de beaucoup de contraintes: obligation de travail après un court « arrêt maladie » suite à sa sortie, un suivi judiciaire intense avec des enquêtes psychologiques d’ « évaluation de la radicalisation », interdiction de sortie hors temps de travail, et les jours non-travaillés, seulement deux pauvres heures autorisées. Cette oppression temporelle constante, la tyrannie des horaires à respecter sous peine d’être renvoyé au placard, constitue une source d’oppression permanente, comme le décrit parfaitement Kamel Daoudi.

Vous l’aurez compris, tout le panel répressif de « la prison à la maison » prolonge évidemment l’oppression constante de l’incarcération et de la surveillance et a pour but d’empêcher la personne de se reconstruire pleinement et de soigner les séquelles que peuvent laisser plusieurs mois de Quartier d’Isolement (QI), dont 37 jours de grève de la faim.

Après ces 16 mois d’absolu vide sensoriel, on ne peut qu’imaginer la désorientation du ressentir et la saturation d’informations lorsqu’on se met à redécouvrir les visages, les goûts, les textures, les sensations corporelles, les lumières, etc. C’est là tout le secret de la torture blanche, elle est invisible mais profonde.

Les séquelles de l’isolement restent omniprésentes : perte totale de prise sur le temps, douleurs nerveuses, pertes de mémoire, épuisement chronique, etc. ; mais Libre Flot a quand même repris du poil de la bête et retrouvé le sourire et les petits plaisirs de la vie dans le sud-ouest.

Ce 28 septembre prochain, le talentueux Jean-Marc Herbaut l’a convoqué pour le renouvellement de son maintien sous bracelet électronique. Le laissera-t-il dans ces conditions, toujours largement inéquitables vis-à-vis des autres inculpé.es ? Ou pire encore, révoquera-il sa libération « pour raison médicale » afin de le renvoyer au placard ? Restons vigilant.es ces prochains jours.

DES NOUVELLES DU 8/12

« L’humanité, l’intégrité d’un magistrat, voyez-vous, ce n’est pas dans les livres, les études et les statistiques qu’on peut s’en faire une idée ; c’est en le pratiquant en tant qu’inculpé. Croyez-vous qu’un juge avouera dans ses notes annuelles qu’il s’adresse aux prévenus comme à des chiens ? Le seul moyen de s’en apercevoir, c’est d’être justiciable soi-même. Tout le reste n’est que littérature. »

De la prison à la révolte, Serge Livrozet (1999)

 

Le 26 août dernier, Jean-Marc Herbaut met fin à l’information judiciaire dans le dossier du 8/12, Ce dossier ouvert par la DGSI sous le nom d’ « affaire punk à chien », puis renommé après les arrestations « contre [LIBRE FLOT] et autres », aura donc été alimenté par 932 jours d’une instruction très bornée.

Cette clôture est un soulagement, car cela met fin aux commissions rogatoires mandatées par le juge, qui permettaient à la DGSI d’user de « tous les moyens en sa disposition » pour harceler les mis.es en examen et leurs proches. C’est à dire que la surveillance ne sera désormais plus appuyée par la Justice.

Mais cela signifie aussi que le dossier est clos, laissant aux inculpé.es et leur Défense un délai de trois mois pour apporter les derniers éléments (demandes d’actes ou observations). Au bout de ce délai donc, le 26 novembre prochain, ce sera au tour du PNAT de faire ses « réquisitions », c’est à dire d’exiger quelle Cour devra juger nos ami.es et camarades.

Une fois les réquisitions du Parquet déposées, il restera enfin un mois de délai à la Défense pour émettre ses dernières observations. Et enfin : l’illustre magistrat Jean-Marc Herbaut, qui a démontré, par son acharnement personnel contre Libre Flot, être devenu trop sénile pour exercer son travail, décidera qui aura l’honneur de châtier les inculpé.es au nom du peuple français.

Car les accusations n’ont pas changé, au contraire elles n’ont eu de cesse d’être martelées par le juge d’instruction, la DGSI et le PNAT, ne tenant aucunement compte de la paroles des mis.es en examen, de leurs proches et de leur défense. Toujours les même névroses policières, répétées sans discernement. Un « groupe » qui n’en est pas un (les expertises numériques et témoignages le confirment), « destiné à commettre des actions violentes à l’encontre notamment de membres des forces de l’ordre et de militaires » (nié par les mis.es en examen et des témoins), « en se concertant dans ce but avec des membres de divers groupuscules ayant les mêmes objectifs en France et à l’étranger » (hallucinant, on ne sait même pas lesquels), qui organiserait des « entraînements para-militaires » (deux après-midi de Airsof, pas avec les même personnes, dans des spots différents) et qui fabriquerait des « engins explosifs » (quantités infimes de produits ménagers, pour s’amuser et par curiosité).

Qu’il ait été impossible de prouver « l’entente établie », « la concertation dans le but de », « l’intention de » et donc en fait un quelconque « projet », ne semble pas déranger l’ajustice. Tous ces vides sont automatiquement comblés par la présomption de culpabilité. Si par exemple l’analyse des téléphones montrent que la plupart des protagonistes du groupe n’étaient pas en lien, c’est qu’ils devaient forcément communiquer par des applications sécurisées. Et par conséquent, c’est qu’ils avaient bien un projet commun. Ou si une brochure sur la guérilla a été retrouvée parmi des milliers d’autres fichiers, eux mêmes répartis parmi des dizaines de clés usb, disques durs, ordinateurs (etc.), c’est qu’elle a bien été lue par le mis en examen, et s’il l’a lu, c’est qu’il doit bien adhérer à l’action violente, et s’il y adhère, c’est la preuve que tous ces agissements dans sa vie convergent vers ce but ! Les abîmes infinies de la police d’anticipation, mais dans la tête d’un juge d’instruction.

C’est donc aussi la perspective d’une réincarcération dans quelques mois qui refait surface, pour la plupart des inculpé.es, puisque la volonté de punir a depuis longtemps pris le dessus sur la rationalité, comme le constate l’anthropologue Didier Fassin dans son dernier ouvrage, Punir, une passion contemporaine (2020). Il n’y a rien à attendre d’autre qu’un naufrage éthique d’une justice militarisée. L’antiterrorisme est une guerre qui n’a pas fini de produire ses « ennemis ».

Dans tous les cas, ce procès continuera de n’être rien de moins qu’un élément du délire sécuritaire actuel et du virage militaire de tous les appareils d’État. De la vengeance en pâture pour cochons patriotes. Mais nous ne sommes pas vaincu.es, nous apporterons la Vérité dans leurs simulacres.

LE TERRORISME EST UNE MATIÈRE ÉLASTIQUE

« La notion de terrorisme est si largement définie dans le règlement qu’elle pourra servir à justifier la censure de discours radicaux ou de toute expression favorable à des actions politiques offensives ou violentes – tels que le sabotage ou le blocage d’infrastructures. »

La Quadrature du Net

 

Il semble que la notion de « terrorisme », soit devenu le mot-valise des réactionnaires pour criminaliser et déshumaniser leurs opposant.es. Dans un contexte de désastre climatique imminent, le mouvement écologiste est particulièrement visé par cette assimilation au terrorisme.

Pendant la sécheresse de cet été, le président de la Chambre d’Agriculture de la Haute-Vienne, Bertrand Venteau affirmait impunément au micro de France 3 : « c’est pas des écologistes, c’est des terroristes » au sujet des opposant.es à la construction sauvage de barrages sur les cours d’eau.

C’est aussi la rhétorique employée par le Conseil de l’Agriculture Finistérienne, qui a qualifié de « terrorisme vert » l’action du Collectif contre les Fermes-Usines, militant contre l’élevage industriel (responsable de plus de 23 % des émissions de CO2 à l’échelle mondiale).

Outre l’évident conflit entre les partisan.es d’un changement radical dans les modes de production agricole et les défenseur.euses de l’agro-industrie, c’est aussi le signe d’une militarisation latente du monde de l’agriculture qui s’exprime. Le collectif Ni Guerre Ni état de Guerre analysait en mai 2021 les nouvelles stratégies de Défense ainsi :

« La théorie développée depuis plusieurs années est la suivante : l’Armée ne sera pas capable de faire face seule aux crises qui s’annoncent. Il faut organiser la capacité de mobilisation de la nation tout entière, pour qu’elle réponde par son action aux objectifs stratégiques fixées.

Une telle orientation suppose une coopération de l’Armée avec les institutions civiles. Celle avec le Ministère de l’Éducation nationale (ainsi que celui de l’Agriculture) est déjà engagée depuis plusieurs années, avec cinq protocoles organisant la collaboration avec le ministère de la Défense. »

Il ne fait aucun doute que dans la « collaboration avec la Défense » du monde agro-industriel, la désignation des « écolos » comme ennemis a pour objectif de légitimer l’émergence de milices anti-zadistes comme on a pu l’observer à la ZAD du Carnet par exemple.

Mais l’élasticité du concept ne s’arrête pas à l’usage maladif du terme, il s’étend en fait à la diversité de réalités visées par les dispositifs antiterroristes. De l’individu commettant un massacre de civils à l’opposant au déploiement de la 5G qui brûle une antenne. Outre les arrestations du 8/12, on a vu ces derniers mois les moyens de l’antiterrorisme être déployés contre des camarades soupçonné.es de sabotages.

Le 10 avril 2020, une antenne-relais prend feu dans le Jura, sur le Mont Poupet. Le jour même, le Groupe Anti-Terroriste de la Brigade Criminelle de Dijon sera sur l’affaire, et le procureur demandera l’appui du Bureau de Lutte Anti-Terroriste (BLAT) de la Gendarmerie, ce qui aboutira à l’arrestation et l’emprisonnement de Boris.

Le 15 juin 2021, la Sous Direction Anti-Terroriste (SDAT) effectue une grosse opération antiterroriste débouchant sur l’arrestation de 7 personnes dans le Limousin pour l’incendie d’antennes et de cars, résultant sur 3 mises en examen pour « destructions matérielles en bande organisée portant atteinte aux intérêts de la Nation ».

Le 11 juin 2022, les moyens de la Sous Direction Anti-Terroriste (SDAT) sont encore mobilisés pour arrêter un camarade anarchiste, Ivan. Il sera finalement mis en examen et incarcéré pour six incendies de véhicules.

Cette tendance à élargir la répression antiterroriste se confirme dans la loi de censure automatisée votée cet été, permettant la suppression en une heure d’un contenu jugé « à caractère terroriste » par la police. La Quadrature du Net met elle aussi en garde : « la notion de terrorisme est si largement définie dans le règlement qu’elle pourra servir à justifier la censure de discours radicaux ou de toute expression favorable à des actions politiques offensives ou violentes – tels que le sabotage ou le blocage d’infrastructures. » Le conseil constitutionnel doit encore évaluer la loi pour qu’elle soit appliquée.

La meilleure réponse restera toujours de multiplier les gestes que l’État souhaite réprimer. Le collectif Écran Total a lancé un appel à soutenir les personnes en lutte contre la numérisation des territoires.

Dans ce contexte de déploiement de l’antiterrorisme, il n’est absolument pas anodin que Laurent Nunez (ancien directeur de la DGSI et Coordinateur National du Renseignement et de la Lutte contre le Terrorisme) ait été placé à la tête de la Préfecture de Paris. Spécialiste du Renseignement et surtout de l’Anticipation, nous allons voir ses talents antiterroristes à l’œuvre, à n’en pas douter, pour expérimenter massivement des techniques de répression préventives. Sa mission médiatique étant la sécurisation des JO 2024, on peut être sûr.es que le Renseignement est déjà entrain de tisser sa toile contre les opposant.es à ce Saccage2024, promettant gentrification forcée, bétonisation, et déploiement de technologies de surveillance dans l’espace public.

Dans une conférence récente donnée au CNAM, intitulée « Information, anticipation, renseignement », Laurent Nunez déclarait à propos des Gilets Jaunes : « Le Renseignement territorial avait su détecter et documenter une montée des mécontentements autour de thématiques revendicatives. Mais le mouvement en tant que tel fut imprévisible car il s’est cristallisé spontanément, sans organisateur, ni direction précise. »

La frontière devient très ténue, entre la surveillance antiterroriste et la volonté de tuer dans l’œuf toute contestation de l’ordre dominant. Mais c’est là le cœur de la fonction de Police, l’« administration veillant au bon ordre ». Le Renseignement politique a donc de beaux jours devant lui, avec une Délégation parlementaire au Renseignement dirigée par Renaissance et le Rassemblement National en prime.

QUELQUES BRÈVES ANTITERRORISTES A L’INTERNATIONAL

On ne le répétera jamais assez : en temps de guerre, toute opposition devient « ennemi intérieur » et doit être neutralisée. Là réside le but final de l’antiterrorisme.

Turquie.

Nous avions déjà souligné dans des articles précédents l’instrumentalisation par la Turquie (deuxième armée de l’OTAN) du « terrorisme » à des fins génocidaire et l’impact que cela avait sur les politiques antiterroristes françaises.

Cette dynamique s’accentue encore actuellement. Malgré la campagne européenne pour dé-lister le PKK des organisations terroristes, Erdogan a tiré profit de la guerre en Ukraine pour déclencher de nouvelles attaques meurtrières sur le kurdistan. Il a aussi imposé à la Suède et la Finlande, qualifiées « d’auberge aux terroristes du PKK », qu’elles déportent des réfugié.es kurdes vers la Turquie pour qu’iels y soient torturé.es et emprisonné.es, sans quoi il menace de bloquer leur adhésion à l’OTAN. L’Organisation a également réaffirmé que la guerre mondiale contre « le terrorisme, sous toutes ses formes et dans toutes ses manifestations » était une priorité, mais aussi que « l’immigration clandestine » serait une « menace » à la « souveraineté et à l’intégrité territoriale » de ses États membres, justifiant directement la militarisation des frontières et indirectement les massacres d’exilé.es comme celui de Melilla en juin dernier.

Or s’il y a un État pour lequel le « terrorisme » a de nombreuses manifestations, c’est bien la Turquie. En témoigne la nouvelle condamnation, par la Cour Suprême de Turquie, de la sociologue féministe et antimilitariste Pinar Selek à la prison à perpétuité, après avoir été totalement acquittée 4 fois car il a été démontré par plusieurs experts que l’« attentat » dont on l’accuse était une fuite de gaz.

Mais la justice antiterroriste française collabore avec le régime fasciste turc depuis des décennies. Nous avons pu constater à plusieurs reprises dans le dossier du 8/12 la tentative – tantôt de la DGSI, tantôt du juge d’instruction – d’agiter le spectre du PKK pour enfoncer encore la présomption de culpabilité. Jean-Marc Herbaut lui-même, fort de son endoctrinement, décrivait la journaliste et artiste kurde Zehra Dogan, reconnue internationalement, comme « militante du PKK » ?! Hallucinant et consternant à la fois. L’élément à charge ? Une brochure intitulée « Un jour nous vaincrons » (à retrouver sur notre blog). Si le PKK n’était pas inscrit sur la liste des organisations terroristes de l’UE, cela prêterait à rire, mais dans le langage judiciaire français, affirmer cela équivaut à dire « c’est une terroriste ».

Russie.

L’usage intensif de l’outil antiterroriste par la Russie n’est pas récent, il s’applique tout particulièrement depuis des décennies contre les minorités Ouzbek et les anarchistes. Cependant depuis l’intensification de la guerre inter-impérialiste entre la Russie et l’OTAN, se matérialisant dans la guerre en Ukraine, la répression s’est abattue de manière très féroce sur les activistes anti-guerre et anti-fascistes, se matérialisant en centaines d’années de prison.

Vladimir Sergeev a été arrêté lors d’une action anti-guerre le 6 mars 2022. Des cocktails Molotov ont été découverts dans son sac à dos. Lors de son arrestation, Vladimir a fait une tentative de suicide. Il s’est rétabli après avoir passé plusieurs jours dans le coma. Il est été accusé de « préparation au terrorisme » et pourrait être condamné à une peine de 10 ans de prison. Il se trouve actuellement dans la tristement célèbre prison de Butyrka, à Moscou.

Anton Zhuchkov est un ami de Vladimir Sergeev, ils ont été arrêtés ensemble lors de l’action anti-guerre du 6 mars. Lors de son arrestation, Anton a fait aussi fait une tentative de suicide et s’est rétabli après avoir passé plusieurs jours dans le coma. Il est aussi accusé de  « préparation au terrorisme » et pourrait être condamné à une peine de 10 ans de prison. Anton n’a pas de famille, et il a grandi dans des institutions.

Suivez les actualités de l’Anarchist Black Cross Moscow pour savoir comment les soutenir.

Biélorussie.

La Biélorussie a introduit la peine de mort pour « tentative d’acte de terrorisme », selon un décret publié mercredi 18 mai. Jusqu’à présent seuls ceux qui avaient commis un tel acte étaient passibles d’exécution. La cible exacte de cette mesure reste peu claire (à moins qu’elle ne vise les oppositions tous azimuts). Depuis le vaste mouvement de contestation de 2020 contre la réélection de Loukachenko, de nombreux opposants ont été inculpés et arrêtés pour tentative ou préparation d’acte de terrorisme. En mars 2021, le parquet biélorusse avait annoncé que la cheffe de l’opposition pro-occidentale, Svetlana Tikhanovskaïa, en exil depuis 2020, faisait l’objet d’une enquête pour « préparation d’acte de terrorisme en bande organisée ». La scène anarchiste a aussi été ciblée à de nombreuses reprises par les forces de sécurité biélorusses (voir ici ou ici).  Enfin, plusieurs actes de sabotages ont ciblé le trafic militaire russe passant par la Biélorussie et se dirigeant l’Ukraine: la nouvelle loi pourraient en viser les auteurs de ces sabotages, dont plusieurs ont déjà été capturés.

Secours Rouge a effectué un bilan de la répression suite au soulèvement populaire.

L’Anarchist Black Cross Belarus organise l’information et le soutien aux prisonniers anti-fascistes et anarchistes. De nombreuses campagnes internationales de soutien ont été organisées.

Israël.

Sept ONG palestiniennes ont été qualifiées d’organisations terroristes par le régime d’apartheid israélien ; et subi une vague de répression intense : arrestation de leurs membres, fermeture des locaux, saisies du matériel, etc.

Alors qu’Israël intensifie les attaques ciblant leur travail, un groupe de plus de 150 organisations palestiniennes, régionales et internationales exprime sa solidarité complète avec les sept grandes organisations désignées de la société civile palestinienne : l’association Addameer pour le soutien aux prisonniers et les droits humains, Al-Haq (Le Droit au service de l’homme), le Centre Bisan pour la recherche et le développement, Defense for Children International Palestine (Défense des enfants International – Palestine, DCI-P), les Health Work Committees (HWC), l’Union des comités de travailleurs agricoles (UAWC) et l’Union des comités de femmes palestiniennes (UPWC).

Le matin du 18 août 2022, les forces d’occupation israéliennes (IOF) ont mené une descente dans les bureaux de ces sept organisations palestiniennes et en ont bouclé les entrées. Elles ont confisqué des documents et du matériel et ont détruit des objets. Des ordonnances militaires ont été fixées sur les portes des organisations, imposant la fermeture des bureaux en application de l’article 319 du Règlement d’Urgence de 1945. Cet évènement survient à la suite de la désignation par Benny Gantz, ministre israélien de la défense, le 19 octobre 2021, de six importantes organisations de la société civile palestinienne comme organisations terroristes aux termes de la Loi israélienne antiterroriste (2016), étendue à la Cisjordanie le 3 novembre 2021 par une ordonnance militaire qui mettait hors la loi ces mêmes organisations.

Myanmar.

Après le coup d’État militaire de la junte birmane le 1er février 2022, de nombreux membres de la Ligue Nationale pour la Démocratie ont participé à la fondation d’un « gouvernement d’unité nationale ». En mai 2022, ce dernier annonce la création d’une « force de défense » pour lutter contre la dictature militaire. Le régime a immédiatement annoncé à la télévision que cette « force de défense du peuple » ainsi qu’un groupe intitulé Comité représentatif Pyidaungsu Hluttaw (CRPH), le terme birman signifiant parlement, faisaient désormais partie de la liste des «organisations terroristes». Cette nouvelle classification en « organisation terroriste » signifie que quiconque communiquerait avec ses membres, y compris les journalistes, pourrait être poursuivi dans le cadre des lois antiterroristes.

Philippines.

Le 3 juillet 2020, le gouvernement des Philippines a introduit la « Anti-Terrorism Act ». La loi prévoit l’incarcération à vie pour la commission ou l’intention de commettre – des actes qui provoquent ou créent « l’intimidation du public, la promotion de messages de peur, l’intimidation du gouvernement, la destruction ou la déstabilisation de l’économie, de la politique et de la société, pour créer une urgence publique et nuire à la sécurité publique ». Selon cette définition, les grèves/piquets de grève des travailleurs ou les actions de protestation publique pourraient être interprétés comme du « terrorisme ». Vous pouvez également commettre du terrorisme « au moyen de discours, de proclamations, d’écrits, d’emblèmes, de bannières ou d’autres représentations de ceux-ci ». Cela signifie-t-il parler lors d’un rassemblement ou donner une présentation à une classe ou tenir une pancarte ou afficher un mème ou une vidéo? Qui sait, parce qu’en vertu de ce nouveau projet de loi, le gouvernement a le pouvoir discrétionnaire d’interpréter lui-même le « terrorisme ».

Un gouvernement qui, au nom de la lutte contre la drogue, a lancé une vaste opération de purge sociale ayant fait plus de 30 000 exécutions extra-judiciaires. Des assassinats ont également été perpétrés contre des gauchistes, des dissidents, des leaders paysans, des leaders sociaux et d’autres militants. En 2018 des anarchistes de Food Not Bombs ont été abattus et incarcérés.

 

La France ne fait aucunement exception dans ce tableau mondial glauque. Avec un des complexes militaro-industriels des plus puissant du monde et une des polices les plus armées, l’État français effectue un lobbying sécuritaire au niveau mondial et représente une menace pour grand nombre de peuples. Le 22 janvier 2021, le Traité Interdiction des Armes Nucléaires (TIAN) a été ratifié par un 50e État et est donc entré en vigueur. Il a été signé par 122 pays, et évidemment, aucun des pays détenant cette arme (dont la France), maintenant illégale, ne l’a signé.

Cet État inique dans lequel nous vivons est une menace pour l’humanité entière. Elle fait partie de cette petite clique d’État terroristes, surfant sur les génocides et dictatures pour assurer ses « intérêts », qui ne sont pas les nôtres. Un État qui rase des villes entières au nom de « l’antiterrorisme », qui maintient des dictatures au pouvoir au nom de « l’antiterrorisme », qui introduit la surveillance de masse et la censure algorithmique au nom de « l’antiterrorisme ». Si la Justice existait dans ce pays, nous aurions déjà mi hors d’état de nuire ce business de la mort, fleuron de l’industrie française. Mais ces terroristes là se pavanent dans les salons Milipol et font des courbettes aux dictatures du monde entier.

Les Lois ne sont pas faites pour lutter contre la violence réelle, mais au contraire pour les renforcer. Le système pénal français est peut-être le premier employeur de néo-nazis : la police aux frontières, l’administration pénitentiaire et la police nationale oppriment chaque jour des centaines de milliers de corps racisés, et chaque année en tuent des centaines. Là réside la terreur réelle. L’essor d’un mouvement antimilitariste large et puissant est une urgence. Du traitement colonial des « quartiers » aux « lois sécuritaires », de l’OTAN à la vente d’arme, de la chasse à « l’assistanat » jusqu’aux constructions de prisons, le spectre de la guerre est omniprésent.

Pétition : En soutien de la grève de la faim – Liberté pour Florian

 

 

◦● -> Signez la pétition !! <- ●◦

 

La solidarité est la condition vitale qui nous unit dans les luttes. Je remercie les amis et camarades qui se sont montrés solidaires. Je remercie tous les progressistes pour leur soutien, qui n’était pas un soutien à une seule personne, mais un moment de lutte contre un pouvoir inhumain

– Déclaration de Dimitris Koufontinas après 66 jours de grève de la faim.

 
 
 
Libre Flot est mis en examen dans l’affaire du 8 décembre, jour où 9 libertaires et militant.es ont été arrêtés lors d’une vaste opération politique visant à assimiler l’idée de révolution sociale au terrorisme. Tous.tes les inculpé.es ont été placés en détention provisoire (en régime DPS) durant de longs mois, mais ont finit par sortir sous contrôle judiciaire.
Cependant pour Libre Flot, fantasmé par la DGSI en meneur, et surtout puni pour son engagement volontaire contre l’Etat Islamique aux côtés des Unités de Défense du Peuple (YPG) au Rojava, il subi le régime d’isolement depuis 15 mois, dont les conditions s’apparentent à la torture blanche et l’empêchent de se défendre correctement. Voir ses lettres iciDepuis des décennies, l’Union Européene soutient le régime génocidaire d’Erdogan et criminalise la diaspora kurde. En plus de vendre des armes de guerres à ce régime et de donner des milliards d’euros pour que la Turquie empêche les exilé.es d’arriver aux portes de l’Europe (ce qui se traduit par encore plus d’achats militaires), l’Union Européenne utilise la répression des opposant.es à Erdogan comme monnaie d’échange diplomatique, prétextant des « liens avec le PKK [Parti des Travailleurs du Kurdistan] » pour leur appliquer la répression antiterroriste.

Une campagne internationale a été lancée, « Justice for Kurds« , pour faire supprimer de la liste des organisations terroristes le PKK, groupe d’autodéfense armé et légitime du peuple kurde face à l’invasion de la Turquie. Malgré cela, partout en Europe, les militant.es kurdes et pro-kurdes continuent d’être traités en terroristes, comme le prouvent encore récemment en Allemagne les mesures d’expulsion inédites et extraordinaires dont Maria, militante espagnole, a fait les frais.

 

L’acharnement que subit notre ami Libre Flot s’inscrit dans ce contexte :

« J’ai récemment appris de la bouche même du directeur des détentions de la maison d’arrêt des Yvelines (Bois d’Arcy), que je remercie pour sa franchise, que mon placement et mon maintien à l’isolement étaient décidés depuis le premier jour par des personnes très haut placées et que quoi je dise ou que lui-même dise ou fasse, rien n’y ferait, que cela le dépasse, le dossier ne sera même pas lu et je resterai au quartier d’isolement et que de toute façon rien ne pourrait changer avant les élections présidentielles. »

Libre Flot, Pourquoi je fais la grève de la faim, 27 février 2022

 
 
A l’heure où les médias français chantent les louanges des volontaires ayant rejoint la lutte armée en Ukraine, il ne fait aucun doute que le tri entre bons volontaires (apolitiques et extrême-droite) et « potentiels terroristes » (gauche radicale) sera fait de la même manière que le relate le CCFR (Combattantes et Combattants Francophones du Rojava) :
 
 

« Ceux qui étaient identifiés comme de potentiels membres de « l’ultragauche » se retrouvèrent systématiquement « fichés S » et firent l’objet d’une surveillance active, tout en étant coupables de rien d’autre que d’un délit d’opinion. »

CCFR, L’arrestation de l’un des nôtres, 1er février 2021.

 

Après plus de 10 jours de grève de la faim, le maintien à l’isolement s’est vu renouvelé par Dupont-Moretti (le jeudi 10 mars), et le juge d’instruction Jean-Marc Herbaut continue d’utiliser son influence pour faire refuser les demandes de mise en liberté (DML) pourtant appuyées par un avis favorable des Services Pénitentiaires d’Insertion et de Probation (SPIP).

Malgré tous ses efforts et ceux de ses avocats pour faire reconnaître les conditions inhumaines de sa détention, la situation reste à ce jour inchangée pour Libre Flot.

Parce que la logique de l’antiterrorisme est de s’étendre à l’ensemble des dissidences (anarchistes, écologistes, féministes, etc.) nécessaires pour la lutte contre un ordre mondial capitaliste, colonial, patriarcal et écocidaire.

PARCE QUE dans un cadre juridique où des présomptions de culpabilité font office de preuves, infliger consciemment ce type de souffrances psychologiques à un prévenu revient à obtenir des aveux sous la torture.

Parce qu’il n’est pas seul dans sa lutte pour la dignité, au CRA de Vincennes, une soixantaine de personnes sont aussi en grève de la faim depuis le 17 février et se battent contre le racisme d’Etat ! A la prison des Baumettes, c’est Nani qui avait entamé une grève de la faim et de la soif début février. A la raffinerie Total de Donges, Fabien, responsable CGT a réalisé une grève de la faim qui vient de se terminer ce 11 mars après plus de 15 jours et 11kg perdus.

Organisations politiques, syndicales, collectifs en lutte, camarades et ami.es, nous vous encourageons à témoigner, par cette pétition, de votre attachement à la dignité humaine et au droit de se défendre.

 

STOP À L’ACHARNEMENT CARCÉRAL !

 

ABOLITION DES QUARTIERS D’ISOLEMENT ET DES MITARDS !

 

SOUTIEN AUX INCULPE.ES DU 8 DECEMBRE !

 

LIBERTE POUR LIBRE FLOT !

 


Auteur(s) : Soutien aux inculpées du 8/12
Destinataire(s) : Eric Dupond-Moretti (garde des Sceaux, Ministre de la Justice )
A qui de droit

Tribune : Pour le droit de se défendre dans la dignité face à la justice antiterroriste

Le Média, Politis, Reporterre et LundiMatin, l’Humanité publient une tribune signée par plus de 50 personnalités pour exiger la libération de Libre Flot!

-> IL FAUT LE SORTIR MAINTENANT! <-

Signez la tribune! Contactez : pourledroitaladefense@riseup.net

 

« Près de cinquante personnalités affirment leur soutien à Libre Flot en grève de la faim pour protester contre sa détention provisoire sous un régime d’isolement qui l’empêche de préparer sa défense.

Dimanche 27 février un militant, placé en détention provisoire depuis 15 mois et maintenu illégalement sous le régime de l’isolement, a entamé une grève de la faim. Pour Libre Flot (surnom), il s’agit du dernier moyen à sa disposition, aux risques de graves séquelles physiques, pour tenter de se défendre d’une accusation qu’il rejette avec force. Il est en effet mis en examen, avec six autres personnes aujourd’hui sous contrôle judiciaire, dans une affaire d’« association de malfaiteurs terroriste ». Il s’agit de la première inculpation de ce genre visant un « groupe d’ultragauche » depuis la retentissante affaire dite « de Tarnac » en 2008, qui avait tourné au fiasco pour les services de renseignement et la justice antiterroriste et devait finir dans ans plus tard par une relaxe quasi-générale.

 

« Si les arrestations des sept inculpé.es du 8 décembre 2020 ont été moins médiatisées que celles de 2008, ce qui ressort du contenu du dossier dans la presse ne peut qu’interroger. »

L’enquête, ouverte depuis 10 mois au moment des arrestations, ne laisse apparaître aucune élaboration concrète de projet d’attentat – ni même d’une esquisse de projet –, mais seulement une bien vague « intention de s’en prendre aux forces de l’ordre ». Aucun projet précis, a fortiori aucun projet terroriste, et encore moins de projet terroriste imminent ne viennent donc justifier les arrestations en ce mois de décembre 2020. En revanche, celles-ci interviennent opportunément au moment où un vaste mouvement questionnait le rôle de la police dans notre société, à la suite du soulèvement récent contre les crimes policiers aux États-Unis et de la diffusion virale d’une vidéo dans laquelle on pouvait voir des agents parisiens tabassant un homme noir, Michel Zecler. Mouvement que le gouvernement, devant l’impossibilité de nier dans ce contexte l’existence de « violences policières », cherchait alors à contenir en agitant le spectre des « casseurs », « black blocs » et autres « gilets jaunes radicalisés ».

Il apparaît ensuite que l’enquête est principalement motivée par la présence de Libre Flot aux côtés des YPG du Rojava, parmi d’autres militants internationalistes, dans la bataille contre Daesh à Raqqa en 2017. Depuis son retour, il était en effet surveillé par les services de la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) qui le soupçonnent de chercher à constituer autour de lui un groupe de lutte armée. La DGSI avait déjà tenté d’appliquer à d’autres personnes ce fantasme du vétéran revenu du Rojava pour prendre les armes en France, avant d’être démentie par la justice, et ce dans un contexte plus large de criminalisation des luttes pour l’autodétermination du peuple kurde en Europe. Alors que des milliers d’internationaux s’engagent en ce moment-même pour défendre l’Ukraine, l’iniquité de l’utilisation à charge de l’implication dans le projet communaliste au Rojava saute aux yeux – sans parler de la qualification terroriste pour quelqu’un qui a contribué à la chute de l’État Islamique.

De sa grève de la faim, Libre Flot n’attend la satisfaction que d’une seule revendication : qu’on le libère pour lui permettre de préparer sa défense. D’autres inculpé.es dans cette affaire ont dû attendre des mois – le temps que la cour d’appel ne contredise le juge d’instruction – avant d’avoir simplement accès au dossier, et donc à ce qu’on leur reproche précisément. Les écoutes servant de base à l’accusation (dont la légalité est contestée par certains avocats) ont mis plus de 7 mois avant d’être accessibles à la défense.

Libre Flot a décrit, dans plusieurs lettres publiques, la réalité glaçante des effets du régime de l’isolement sur le corps et l’esprit (pertes de mémoire, vertige, douleurs thoraciques, trouble de la concentration, perte de repère spatio-temporel, hébétude, etc.). C’est dans cet état qu’il est censé se défendre d’une machinerie kafkaïenne dans laquelle l’absence d’éléments matériels joue à charge, parce qu’il faut réfuter non pas tant des faits que la construction d’un récit. Les inculpé.es de Tarnac avaient fini par obtenir la déqualification terroriste, en 2017 après neuf ans de bataille judiciaire, en faisant acter par la cour de cassation que les faits qui leur étaient reprochés (le sabotage de l’alimentation électrique de lignes TGV) n’avaient pas été commis « en relation avec une entreprise ayant pour but de troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur ». Mais comment se défendre quand il n’est reproché que des « intentions » supposées ?

Aujourd’hui la décision de renouvellement du maintien à l’isolement de Libre Flot vient d’être validée pour la seconde fois par le ministre de la Justice. Depuis le début ce régime lui est imposé sur la seule base de la qualification « terroriste » de l’affaire, sans rapport avec son comportement en détention, alors que cette mesure n’est censée être justifiée que par des considérations relevant de la sécurité du détenu ou de la prison. Éric Dupond-Moretti, prompt à retrouver sa verve d’avocat pour dénoncer les instructions montées uniquement à charge quand il s’agit de plaider sa propre cause ne semble pas particulièrement ému par l’utilisation du régime de l’isolement comme moyen de pressuriser un prévenu et de l’empêcher de préparer sa défense. Libre Flot reste donc privé de contact humain jusqu’à nouvel ordre.

Combien de temps devra encore durer sa grève de la faim avant qu’il n’obtienne le droit élémentaire – et d’autant plus important que l’accusation est lourde – de se défendre dans des conditions décentes ? »

Signataires :

Bernard Aspe, philosophe

Gwenn Audic, artiste peintre

Léna Balaud, agricultrice et chercheuse en philosophie politique

Etienne Balibar, philosophe

Ludivine Bantigny, historienne

Jérôme Baschet, historien

Élisa Bausson, travailleuse sociale

André Bernold, écrivain

Edgar Blaustein, militant associatif

Hamit Bozarslan, historien et politiste

Claude Calame, anthropologue

Joachim Clémence, artiste-chercheur

Vanessa Codaccioni, politiste

Annick Coupé, porte-parole Attac

Alain Damasio, écrivain

Kamel Daoudi, assigné à résistance

David Dufresne, écrivain-réalisateur

Michel Dugué, enseignant retraité

Olivier Fillieule, politiste

Isabelle Frémeaux et Jay Jordan, artistes-activistes

Julien Fretel, politiste

Laurent Gayer, politiste

Julie Gervais, politiste

Olivier Grojean, politiste

Manon Guilbert, ex-inculpée dans l’affaire de Tarnac

Murielle Guilbert et Simon Duteil, co-délégués généraux, Union Syndicale Solidaires.

Claude Guillon, écrivain

Christiane Renauld, écrivain

Laurent Jeanpierre, politiste

Antoine Jobard, éditeur-imprimeur

Naruna Kaplan de Macedo, cinéaste

Gérard Lambert, utopiste

Jacques Lèbre, écrivain

Jean-Claude Leroy, écrivain

Serge Martin, professeur émérite (Sorbonne nouvelle)

Gustave Massiah, membre du conseil scientifique d’Attac

Lola Miesseroff, écrivaine

Lionel Monier, comédien

Corinne Morel Darleux, autrice

Willy Pelletier, sociologue

Serge Quadruppani, auteur et traducteur

Nathalie Quintane, écrivaine

Mathieu Rigouste, sociologue

Benjamin Rosoux, ex-inculpé dans l’affaire de Tarnac

José Sciuto, cadre en entreprise culturelle

Isabelle Stengers, philosophe

Françoise Vergès, politologue et militante féministe décoloniale

Comité limousin de soutien à l’affaire du 15 juin 2021


A retrouver ici: Pour le droit de se défendre dans la dignité face à la justice antiterroriste, le 21 Mars 2022